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1) On commence par une question
banale mais essentielle: peux-tu nous présenter ton
groupe (formation, concerts, références musicales)
et tes deux albums? Es-tu satisfait de ta dernière
production, les chiens mangent les chiens?
Quand j'ai commencé à
faire de la musique, vers l'âge de 13 ans, je souhaitais
chanter, mais pendant des années je n'ai pas été
capable de le faire hors de ma chambre, j'ai donc pendant
longtemps joué de la basse et de la guitare dans
des groupes de punk rock et de rock industriel, à
Amiens, Bruxelles ou Berlin, notamment Sprung aus den Wolken.
C'est en revenant habiter en France il y a une dizaine d'années
que je m'y suis mis réellement, ayant paradoxalement
redécouvert lors de mes années Berlinoises
le plaisir d'écrire le français. C'est là-bas
que j'ai commencé à écrire des nouvelles
et des poèmes. Bien que le suédois soit ma
langue maternelle (je suis né en Suède), le
français est la langue dans laquelle je m'exprime
le moins mal, et j'ai mis du temps l'associer à une
musique qui ne s'y prête pas facilement, pour des
raisons de syntaxe et de rythme notamment. En m'installant
à Paris, j'ai décidé d'aller chanter
dans le métro, ce que j'ai fait pendant quatre ans
et qui m'a d'ailleurs pour la première (et unique)
fois permis de vivre de la musique. Ayant pris goût
au fait de chanter de beaux textes en français (Brel,
Brassens, Vian, Ferré, Prévert, Gainsbourg,
Dutronc), j'ai commencé à écrire des
textes de chanson dont je souhaitais qu'ils tiennent la
route en tant que tels, et ne soient pas qu'un simple complément
de la musique. J'avais le désir de les chanter sur
une musique qui soit du rock, c'est en effet la musique
que je joue avec le plus de jubilation, en plus de ressentir
la charge de révolte qu'elle peut porter en elle.
Mes amitiés musicales et mes plus grands plaisirs
sonores ayant été Berlinois, j'ai eu du mal
à trouver à Paris des musiciens avec lesquels
je me sentais des affinités. En effet, les tendances
lourdes de la scène musicale parisienne (qui a toujours
fait rire les scènes alternatives européennes
de par sa ringardise et sa suffisance) étaient principalement
formatées par des espagnolades à bon marché
ou un national-accordéonisme pseudo-populaire. Ces
nostalgies malsaines pour un passé fantasmé
m'ont toujours paru suspectes, en plus d'être totalement
dénuées d'intérêt créatif,
trop proches à mon goût de l'ambiance d'un
sordide bal musette de 14 juillet "bien de chez nous".
J'ai donc dans un premier temps commencé à
chanter mes chansons seul à la guitare acoustique,
dans les quelques lieux où je n'étais pas
considéré comme trop rock, les lieux de "chanson
française" semblant curieusement obéir
à des critères musicaux baloche/variétoche
plus qu'à un véritable intérêt
pour les textes. Ça m'a permis de faire la connaissance
de Jap et de Julien, issus d'univers musicaux différents
du mien, quoique rock, et nous a donné l'envie de
jouer ensemble à partir de 1999. J'avais enfin trouvé
des potes avec lesquels je pouvais faire du vacarme intelligent
! Un premier album, "Ici & Maintenant", est
sorti en 2000, fait de mes premières chansons considérablement
électrifiées et enrichies par le jeu de mes
deux compères. Nous avons fait pas mal de concerts
en France, au Québec et en Allemagne, ce qui nous
a soudé et nous a permis de créer ensemble
la musique du second album, "les chiens mangent les
chiens". Ça m'a obligé à écrire
différemment, plus subtilement, me permettant de
trouver dans l'écriture aussi la direction plus rock
dans laquelle je souhaitais m'engager. Je suis très
content du chemin parcouru entre ces deux premiers albums,
l'enregistrement du second nous a ouvert des portes créatives
qui augurent bien de l'avenir, tant musicalement que sur
les textes.
2) Avant de fonder le groupe, tu
as beaucoup baroudé. Tu as joué dans diverses
formations. Peux-tu nous parler de ce vécu, évoquer
la Suède, puis Berlin dans les années 80?
Comme je te le disais effectivement,
j'ai joué dans différents groupes comme musicien
avant de devenir chanteur. Mon expérience musicale
la plus intense avant celle que je vis actuellement fut
sans aucun doute celle que j'ai connue lors de mes années
à Berlin, et qui fait que je reste toujours très
attaché à mes amis là-bas. Ce n'est
bien sûr pas par hasard si c'est avec eux que je continue
à travailler pour la réalisation des albums.
Quand j'ai commencé à joué dans Sprung
aus den Wolken, un des groupes qui formait avec Einstürzende
Neubauten et Mekanik Destruktiv Kommando la scène
alternative et industrielle berlinoise, l'ambiance était
à la liberté créative totale, mélange
de l'énergie d'un punk-rock débarrassé
de ses conventions (eh oui!) mélodiques et rythmiques,
exacerbé par des excès de toute nature, mais
fondamentalement bruitiste, hypnotique, extrêmement
physique et brutal. Beaucoup d'improvisations et d'expérimentations,
beaucoup de plaisir et des rencontres avec des personnages
hauts en couleurs, comme Alexander Hacke, qui jouait à
la fois dans Sprung aus den Wolken et Einstürzende
Neubauten, et Kiddy Citny, chanteur du groupe, devenu peintre
depuis. C'est lui qui crée le graphisme des pochettes
de mes CD, et c'est toujours avec Alex que je travaille
pour l'enregistrement et le mixage des albums. A Berlin,
les groupes se filaient tous des coups de main les uns aux
autres, souvent des musiciens jouaient dans plusieurs groupes,
même de genres différents. Ça a enrichi
tout le monde, et tout le monde a avancé. C'est cette
curiosité mutuelle et cette solidarité qui
a créé cette scène mythique des années
80, et dont bien des aventures perdurent aujourd'hui. C'est
aussi pour ça que j'aime qu'il y ait ce vent Berlinois
dans mon travail, il fait partie de ma vie. Ce qui fait
également partie de ma vie, c'est effectivement le
fait que je sois né en Suède, et que le suédois
soit à la fois ma langue et ma culture d'origine.
Bien qu'étant arrivé en France très
jeune, j'ai été élevé chez moi
dans cette culture et à l'école dans la culture
française, ce qui m'a permis très tôt
de comprendre qu'il y avait plusieurs réalités
possibles. Ça m'a donné un distance d'analyse
par rapport à tous les événements de
ma vie, m'obligeant à trouver une réponse
qui me soit propre, car la réponse donnée
par l'une ou l'autre des cultures ne pouvait être
qu'incomplète. Une des manifestations principales
de cette attitudes concerne mon attitude par rapport à
la place des femmes dans la société et dans
ma vie d'ailleurs. En effet, j'ai été le témoin
des difficultés d'adaptation de ma mère, suédoise,
arrivant en France à une époque (début
des années 60) où les droits des femmes y
étaient à peu près les mêmes
que ceux actuellement en vigueur dans les pays du Maghreb.
Ça m'a aussi donné le goût des langues,
des voyages, et des rencontres. Connaître plusieurs
langues, c'est une des plus belles richesses que je connaisse,
ça m'aide d'ailleurs beaucoup à écrire
en français, parce que je peux utiliser des références
culturelles, symboliques ou sémantiques multiples,
en les transposant. Les formes de poésie et de rythmique
des mots sont très différentes d'une langue
à l'autre. J'utilise par exemple certaines techniques
de poésie scaldique (poésie scandinave ancienne)
pour écrire mes chansons.
3) Tes textes ont une importante
dimension politique. Tu joues souvent pour des organisations
libertaires. Depuis quand es-tu militant?
Il m'a toujours semblé
naturel que la musique, que ce soit celle que j'ai écoutée
puis celle que j'ai jouée, ait une dimension philosophique
ou politique, ce qui est à mon sens de la pensée
mise en actes. Que ce soit avec Brassens que j'écoutais
quand j'avais douze ans ou avec le punk que j'ai découvert
en 1977 quand j'en avais quinze, la musique et les textes
éveillaient ma conscience, m'apprenaient à
réfléchir avec plaisir, donnaient un rythme
à mes colères et à mes rebellions.
Les groupes dans lesquels j'ai joués ont toujours
accordé une place primordiale à la révolte
dans les textes, mais la démarche sonore procédait
également d'une remise en question permanente des
lois, des dogmes et des conventions. Quand j'ai commencé
à gribouiller des textes, vers l'âge de 15
ou 16 ans, c'est tout naturellement l'expression de mes
convictions libertaires qui s'y est exprimé. Et j'ai
fait mon premier concert de soutien à la Fédération
Anarchiste à cette époque, ce qui me semblait
une bonne façon de militer. Je dois avouer que bien
qu'étant présent aux manifestations libertaires,
j'ai mis du temps à prendre contact avec des organisations
pour participer à des actions de militantisme de
terrain, étant réticent à toute forme
d'embrigadement. Mais j'ai compris que l'action directe,
pour être efficace ne pouvait se mener qu'en groupe.
On peut être rebelle ou révolté en restant
seul - mais à quoi bon - j'ai compris qu'il faut
rêver et agir à plusieurs pour que les utopies
révolutionnaires deviennent réalité.
Des liens amicaux se sont d'autre part noués avec
des membres de la CNT, mais également de la FA ou
d'Alternative Libertaire, ce qui m'a montré qu'en
plus le militantisme était la source de moment de
grande camaraderie, de rires et de complicités.
4) Tu as fondé ton propre
label. Y-a-t-il une place en France pour une scène
«indépendante»?
J'ai effectivement monté
mon propre label, mais sans me demander s'il y avait une
place ou non. Je pense que la question n'est plus celle-là,
ma démarche est tout simplement celle de mon existence
en tant qu'individu et en tant que chanteur, celle de la
recherche d'une liberté artistique absolue. Je pense
qu'un artiste qui souhaite être libre n'a même
plus le choix aujourd'hui : soit il se prend en charge et
s'organise avec ses propres moyens, soit il se met au service
d'une entreprise qui le soumet aux logiques commerciales
des produits de grande consommation. J'ai l'ambition de
faire de la musique comme un artisan, c'est à dire
de faire avant tout exactement ce qui me fait plaisir, puis
de le proposer au public. J'espère sincèrement
que ce genre de démarche va se développer,
toute la scène indépendante y gagnerait en
créativité et en dynamisme. C'est loin d'être
le cas actuellement, où elle semble un peu exsangue,
coincée entre les règlements sécuritaires
qui baillonnent les lieux où la musique se fait et
les logiques marketing à court terme qui monopolisent
les moyens de diffusion. Mais avec du courage et de la persévérance,
il y a sans aucun doute moyen d'ouvrir quelques fronts de
résistance.
5) Tu es un ferme adepte du Kung
Fu. Est-ce que ça a une influence sur ta musique,
sur ton mode de vie?
Oui, sans aucun doute, c'est même
devenu mon métier, puisque je suis maintenant professeur.
Et pour prolonger ma réponse à la question
précédente, c'est sans aucun doute ce qui
m'a inculqué depuis 25 ans que je le pratique un
sens de la volonté, de la patience, et du plaisir
à l'effort librement consenti. Ça m'a aidé
à me connaître, à m'accepter, à
m'assumer, ça aide à la fois à faire
de la musique et surtout à mieux vivre. Je n'étais
vraiment pas doué au début, ni pour la musique,
ni pour le kung-fu. Je ne prétends pas être
une référence dans l'un ou l'autre de ces
domaines, mais j'ai en tous cas de plus en plus de plaisir
à pratiquer l'un comme l'autre, et je me sens progresser,
même lentement, et c'est une des plus belles choses
que j'ai découvertes dans mon existence. Ça
me donne de l'espoir en l'avenir, ça me rend curieux
de moi-même et des autres. J'ai de plus depuis longtemps
remplacé "sexe, drogue et rock'n'roll"
par "sexe, kung-fu et rock'n'roll", et je dois
avouer que ça me permet d'avoir un mode de vie agréable.
J'ai quarante ans et je ne me suis jamais senti aussi heureux
à la fois dans mon corps et dans mon esprit. La philosophie
du Kung Fu rejoint en ce sens la philosophie libertaire
: être en paix avec soi-même permet de l'être
avec les autres... Je ne suis pas libertaire par frustration
personnelle, bien au contraire. La liberté est un
sentiment que j'ai la chance de ressentir de par mes choix
de vie, mais je ne serai vraiment libre que lorsque les
autres habitants de la planète le seront aussi. A
part ça, le Kung Fu permet aussi de savoir mettre
quelques baffes aux fachos, ce qui est hélas parfois
nécessaire.
6) Quels livres, quels films, quels
disques conseillerais-tu à tes auditeurs?
Question délicate, il y
en a tant, et surtout tellement que je n'ai pas lus ou écoutés
! Parmi les auteurs qui m'ont le plus marqués, je
peux conseiller Henry Miller, Friedrich Nietzsche, Albert
Camus, Jacques Prévert, Franz Kafka, Boris Vian.
Je conseille souvent à des jeunes amiEs de lire "Lettres
à un jeune poète" de Rainer Maria Rilke,
un livre qui donne de l'espoir, et l'Edda poétique
(la traduction de Régis Boyer notamment) à
celles et ceux qui souhaitent connaître la belle réalité
de la mythologie nordique et débarrasser leur esprit
des caricatures ignobles et grotesques qui en ont été
faites de Bayreuth à Nüremberg. Les artistes
qui m'ont marqué musicalement : je dirais dans l'ordre
de leur découverte Georges Brassens, Jacques Brel,
Boris Vian, Léo Ferré, Jimmy Hendrix, the
Who, Led Zeppelin, the Clash, the Stranglers, Einstürzende
Neubauten, Can, John Lee Hooker, Karl Heinz Stockhausen.
En fait j'aime beaucoup la musique bruitiste et expérimentale,
ainsi que le vieux blues acoustique. J'ai la chance d'écouter
deux émissions fantastiques qui leur sont consacrées
sur Radio Libertaire, Epsilonia et Blues en liberté.
7) Pour Barricata exclusivement
! Tu vas probablement rejoindre «les Red Darons»
en tant que guitariste. Pas trop effrayé?
Je pense que ce sont les Red Darons
qui vont être effrayés !
8) Contact?
Fred ALPI
NIDSTÅNG
BP 6222
75062 Paris Cedex 02
Tel : 01 42 21 00 85
Fax : 01 42 21 45 01
Email : fredalpi@fredalpi.com
www. fredalpi.com
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