Chroniques Radios lettre d'actualité
Chroniques - Radios - La lettre d'actualité
BARRICATA


FRED ALPI
Les chiens mangent les chiens
(Nidstång – Fairplay/SED – 2003)
Durée 53'11 - 13 Titres )

1) On commence par une question banale mais essentielle: peux-tu nous présenter ton groupe (formation, concerts, références musicales) et tes deux albums? Es-tu satisfait de ta dernière production, les chiens mangent les chiens?

Quand j'ai commencé à faire de la musique, vers l'âge de 13 ans, je souhaitais chanter, mais pendant des années je n'ai pas été capable de le faire hors de ma chambre, j'ai donc pendant longtemps joué de la basse et de la guitare dans des groupes de punk rock et de rock industriel, à Amiens, Bruxelles ou Berlin, notamment Sprung aus den Wolken. C'est en revenant habiter en France il y a une dizaine d'années que je m'y suis mis réellement, ayant paradoxalement redécouvert lors de mes années Berlinoises le plaisir d'écrire le français. C'est là-bas que j'ai commencé à écrire des nouvelles et des poèmes. Bien que le suédois soit ma langue maternelle (je suis né en Suède), le français est la langue dans laquelle je m'exprime le moins mal, et j'ai mis du temps l'associer à une musique qui ne s'y prête pas facilement, pour des raisons de syntaxe et de rythme notamment. En m'installant à Paris, j'ai décidé d'aller chanter dans le métro, ce que j'ai fait pendant quatre ans et qui m'a d'ailleurs pour la première (et unique) fois permis de vivre de la musique. Ayant pris goût au fait de chanter de beaux textes en français (Brel, Brassens, Vian, Ferré, Prévert, Gainsbourg, Dutronc), j'ai commencé à écrire des textes de chanson dont je souhaitais qu'ils tiennent la route en tant que tels, et ne soient pas qu'un simple complément de la musique. J'avais le désir de les chanter sur une musique qui soit du rock, c'est en effet la musique que je joue avec le plus de jubilation, en plus de ressentir la charge de révolte qu'elle peut porter en elle. Mes amitiés musicales et mes plus grands plaisirs sonores ayant été Berlinois, j'ai eu du mal à trouver à Paris des musiciens avec lesquels je me sentais des affinités. En effet, les tendances lourdes de la scène musicale parisienne (qui a toujours fait rire les scènes alternatives européennes de par sa ringardise et sa suffisance) étaient principalement formatées par des espagnolades à bon marché ou un national-accordéonisme pseudo-populaire. Ces nostalgies malsaines pour un passé fantasmé m'ont toujours paru suspectes, en plus d'être totalement dénuées d'intérêt créatif, trop proches à mon goût de l'ambiance d'un sordide bal musette de 14 juillet "bien de chez nous". J'ai donc dans un premier temps commencé à chanter mes chansons seul à la guitare acoustique, dans les quelques lieux où je n'étais pas considéré comme trop rock, les lieux de "chanson française" semblant curieusement obéir à des critères musicaux baloche/variétoche plus qu'à un véritable intérêt pour les textes. Ça m'a permis de faire la connaissance de Jap et de Julien, issus d'univers musicaux différents du mien, quoique rock, et nous a donné l'envie de jouer ensemble à partir de 1999. J'avais enfin trouvé des potes avec lesquels je pouvais faire du vacarme intelligent ! Un premier album, "Ici & Maintenant", est sorti en 2000, fait de mes premières chansons considérablement électrifiées et enrichies par le jeu de mes deux compères. Nous avons fait pas mal de concerts en France, au Québec et en Allemagne, ce qui nous a soudé et nous a permis de créer ensemble la musique du second album, "les chiens mangent les chiens". Ça m'a obligé à écrire différemment, plus subtilement, me permettant de trouver dans l'écriture aussi la direction plus rock dans laquelle je souhaitais m'engager. Je suis très content du chemin parcouru entre ces deux premiers albums, l'enregistrement du second nous a ouvert des portes créatives qui augurent bien de l'avenir, tant musicalement que sur les textes.

2) Avant de fonder le groupe, tu as beaucoup baroudé. Tu as joué dans diverses formations. Peux-tu nous parler de ce vécu, évoquer la Suède, puis Berlin dans les années 80?

Comme je te le disais effectivement, j'ai joué dans différents groupes comme musicien avant de devenir chanteur. Mon expérience musicale la plus intense avant celle que je vis actuellement fut sans aucun doute celle que j'ai connue lors de mes années à Berlin, et qui fait que je reste toujours très attaché à mes amis là-bas. Ce n'est bien sûr pas par hasard si c'est avec eux que je continue à travailler pour la réalisation des albums. Quand j'ai commencé à joué dans Sprung aus den Wolken, un des groupes qui formait avec Einstürzende Neubauten et Mekanik Destruktiv Kommando la scène alternative et industrielle berlinoise, l'ambiance était à la liberté créative totale, mélange de l'énergie d'un punk-rock débarrassé de ses conventions (eh oui!) mélodiques et rythmiques, exacerbé par des excès de toute nature, mais fondamentalement bruitiste, hypnotique, extrêmement physique et brutal. Beaucoup d'improvisations et d'expérimentations, beaucoup de plaisir et des rencontres avec des personnages hauts en couleurs, comme Alexander Hacke, qui jouait à la fois dans Sprung aus den Wolken et Einstürzende Neubauten, et Kiddy Citny, chanteur du groupe, devenu peintre depuis. C'est lui qui crée le graphisme des pochettes de mes CD, et c'est toujours avec Alex que je travaille pour l'enregistrement et le mixage des albums. A Berlin, les groupes se filaient tous des coups de main les uns aux autres, souvent des musiciens jouaient dans plusieurs groupes, même de genres différents. Ça a enrichi tout le monde, et tout le monde a avancé. C'est cette curiosité mutuelle et cette solidarité qui a créé cette scène mythique des années 80, et dont bien des aventures perdurent aujourd'hui. C'est aussi pour ça que j'aime qu'il y ait ce vent Berlinois dans mon travail, il fait partie de ma vie. Ce qui fait également partie de ma vie, c'est effectivement le fait que je sois né en Suède, et que le suédois soit à la fois ma langue et ma culture d'origine. Bien qu'étant arrivé en France très jeune, j'ai été élevé chez moi dans cette culture et à l'école dans la culture française, ce qui m'a permis très tôt de comprendre qu'il y avait plusieurs réalités possibles. Ça m'a donné un distance d'analyse par rapport à tous les événements de ma vie, m'obligeant à trouver une réponse qui me soit propre, car la réponse donnée par l'une ou l'autre des cultures ne pouvait être qu'incomplète. Une des manifestations principales de cette attitudes concerne mon attitude par rapport à la place des femmes dans la société et dans ma vie d'ailleurs. En effet, j'ai été le témoin des difficultés d'adaptation de ma mère, suédoise, arrivant en France à une époque (début des années 60) où les droits des femmes y étaient à peu près les mêmes que ceux actuellement en vigueur dans les pays du Maghreb. Ça m'a aussi donné le goût des langues, des voyages, et des rencontres. Connaître plusieurs langues, c'est une des plus belles richesses que je connaisse, ça m'aide d'ailleurs beaucoup à écrire en français, parce que je peux utiliser des références culturelles, symboliques ou sémantiques multiples, en les transposant. Les formes de poésie et de rythmique des mots sont très différentes d'une langue à l'autre. J'utilise par exemple certaines techniques de poésie scaldique (poésie scandinave ancienne) pour écrire mes chansons.

3) Tes textes ont une importante dimension politique. Tu joues souvent pour des organisations libertaires. Depuis quand es-tu militant?

Il m'a toujours semblé naturel que la musique, que ce soit celle que j'ai écoutée puis celle que j'ai jouée, ait une dimension philosophique ou politique, ce qui est à mon sens de la pensée mise en actes. Que ce soit avec Brassens que j'écoutais quand j'avais douze ans ou avec le punk que j'ai découvert en 1977 quand j'en avais quinze, la musique et les textes éveillaient ma conscience, m'apprenaient à réfléchir avec plaisir, donnaient un rythme à mes colères et à mes rebellions. Les groupes dans lesquels j'ai joués ont toujours accordé une place primordiale à la révolte dans les textes, mais la démarche sonore procédait également d'une remise en question permanente des lois, des dogmes et des conventions. Quand j'ai commencé à gribouiller des textes, vers l'âge de 15 ou 16 ans, c'est tout naturellement l'expression de mes convictions libertaires qui s'y est exprimé. Et j'ai fait mon premier concert de soutien à la Fédération Anarchiste à cette époque, ce qui me semblait une bonne façon de militer. Je dois avouer que bien qu'étant présent aux manifestations libertaires, j'ai mis du temps à prendre contact avec des organisations pour participer à des actions de militantisme de terrain, étant réticent à toute forme d'embrigadement. Mais j'ai compris que l'action directe, pour être efficace ne pouvait se mener qu'en groupe. On peut être rebelle ou révolté en restant seul - mais à quoi bon - j'ai compris qu'il faut rêver et agir à plusieurs pour que les utopies révolutionnaires deviennent réalité. Des liens amicaux se sont d'autre part noués avec des membres de la CNT, mais également de la FA ou d'Alternative Libertaire, ce qui m'a montré qu'en plus le militantisme était la source de moment de grande camaraderie, de rires et de complicités.

4) Tu as fondé ton propre label. Y-a-t-il une place en France pour une scène «indépendante»?

J'ai effectivement monté mon propre label, mais sans me demander s'il y avait une place ou non. Je pense que la question n'est plus celle-là, ma démarche est tout simplement celle de mon existence en tant qu'individu et en tant que chanteur, celle de la recherche d'une liberté artistique absolue. Je pense qu'un artiste qui souhaite être libre n'a même plus le choix aujourd'hui : soit il se prend en charge et s'organise avec ses propres moyens, soit il se met au service d'une entreprise qui le soumet aux logiques commerciales des produits de grande consommation. J'ai l'ambition de faire de la musique comme un artisan, c'est à dire de faire avant tout exactement ce qui me fait plaisir, puis de le proposer au public. J'espère sincèrement que ce genre de démarche va se développer, toute la scène indépendante y gagnerait en créativité et en dynamisme. C'est loin d'être le cas actuellement, où elle semble un peu exsangue, coincée entre les règlements sécuritaires qui baillonnent les lieux où la musique se fait et les logiques marketing à court terme qui monopolisent les moyens de diffusion. Mais avec du courage et de la persévérance, il y a sans aucun doute moyen d'ouvrir quelques fronts de résistance.

5) Tu es un ferme adepte du Kung Fu. Est-ce que ça a une influence sur ta musique, sur ton mode de vie?

Oui, sans aucun doute, c'est même devenu mon métier, puisque je suis maintenant professeur. Et pour prolonger ma réponse à la question précédente, c'est sans aucun doute ce qui m'a inculqué depuis 25 ans que je le pratique un sens de la volonté, de la patience, et du plaisir à l'effort librement consenti. Ça m'a aidé à me connaître, à m'accepter, à m'assumer, ça aide à la fois à faire de la musique et surtout à mieux vivre. Je n'étais vraiment pas doué au début, ni pour la musique, ni pour le kung-fu. Je ne prétends pas être une référence dans l'un ou l'autre de ces domaines, mais j'ai en tous cas de plus en plus de plaisir à pratiquer l'un comme l'autre, et je me sens progresser, même lentement, et c'est une des plus belles choses que j'ai découvertes dans mon existence. Ça me donne de l'espoir en l'avenir, ça me rend curieux de moi-même et des autres. J'ai de plus depuis longtemps remplacé "sexe, drogue et rock'n'roll" par "sexe, kung-fu et rock'n'roll", et je dois avouer que ça me permet d'avoir un mode de vie agréable. J'ai quarante ans et je ne me suis jamais senti aussi heureux à la fois dans mon corps et dans mon esprit. La philosophie du Kung Fu rejoint en ce sens la philosophie libertaire : être en paix avec soi-même permet de l'être avec les autres... Je ne suis pas libertaire par frustration personnelle, bien au contraire. La liberté est un sentiment que j'ai la chance de ressentir de par mes choix de vie, mais je ne serai vraiment libre que lorsque les autres habitants de la planète le seront aussi. A part ça, le Kung Fu permet aussi de savoir mettre quelques baffes aux fachos, ce qui est hélas parfois nécessaire.

6) Quels livres, quels films, quels disques conseillerais-tu à tes auditeurs?

Question délicate, il y en a tant, et surtout tellement que je n'ai pas lus ou écoutés ! Parmi les auteurs qui m'ont le plus marqués, je peux conseiller Henry Miller, Friedrich Nietzsche, Albert Camus, Jacques Prévert, Franz Kafka, Boris Vian. Je conseille souvent à des jeunes amiEs de lire "Lettres à un jeune poète" de Rainer Maria Rilke, un livre qui donne de l'espoir, et l'Edda poétique (la traduction de Régis Boyer notamment) à celles et ceux qui souhaitent connaître la belle réalité de la mythologie nordique et débarrasser leur esprit des caricatures ignobles et grotesques qui en ont été faites de Bayreuth à Nüremberg. Les artistes qui m'ont marqué musicalement : je dirais dans l'ordre de leur découverte Georges Brassens, Jacques Brel, Boris Vian, Léo Ferré, Jimmy Hendrix, the Who, Led Zeppelin, the Clash, the Stranglers, Einstürzende Neubauten, Can, John Lee Hooker, Karl Heinz Stockhausen. En fait j'aime beaucoup la musique bruitiste et expérimentale, ainsi que le vieux blues acoustique. J'ai la chance d'écouter deux émissions fantastiques qui leur sont consacrées sur Radio Libertaire, Epsilonia et Blues en liberté.

7) Pour Barricata exclusivement ! Tu vas probablement rejoindre «les Red Darons» en tant que guitariste. Pas trop effrayé?

Je pense que ce sont les Red Darons qui vont être effrayés !

8) Contact?

Fred ALPI
NIDSTÅNG
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Tel : 01 42 21 00 85
Fax : 01 42 21 45 01
Email : fredalpi@fredalpi.com
www. fredalpi.com

 
Barricata   Juillet 2003
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