|
Un lien existe entre Brassens,
le kung fu, le rock industriel berlinois et Joe Hill. Lequel
? Fred Alpi… Cet ex-punk amiénois est né
un 8 juillet 1962 à Järvsö, à 300
km au nord de Stockholm, “ pas très loin de
l’endroit où est né Joe Hill ”,
leader syndical assassiné aux USA et célébré
par Joan Baez… Européen, Fred Alpi l’est
avant même de naître : son arrière grand-père
est italien, d’où le patronyme, et son père
tombe amoureux d’une étudiante suédoise
fan de littérature française… Il est
toujours surprenant d’entendre un artiste assurément
français déclarer tout de go : “ Au
fond de moi, je suis suédois dans ma façon
de raisonner : distance par rapport aux choses, vigilance
sur la place des femmes (la Suède est l’endroit
sur terre où elles sont les plus libres…).
Et puis, une rigueur morale qui peut me faire passer pour
psychorigide… ” Il rit et reprend : “
J’ai cette richesse mais, surtout, sans penser que
la culture européenne est supérieure à
d’autres… ”.
Car, fondamentalement, c’est libertaire qu’est
Fred Alpi. Déclaré et revendiqué :
“ J’ai rencontré la contestation politique
à Amiens, grâce à un copain qui est
ensuite devenu mon mentor musical. Il est anar, fils de
communistes… ”. Fred Alpi vit à Amiens
de 5 à 24 ans avec ses cinq frères et sœurs
: “ C’est ma ville, là où j’ai
commencé tout ce qu’il y a d’important
: la musique, le kung fu, la politique… C’est
une ville sinistrée. Une ville de chômage et
de mixité sociale… C’est aussi une ville
stalinienne, fief de Maxime Gremetz… ” Fred
Alpi y donne son premier concert, comme bassiste, à
15 ans, le 6 avril 1978, avec le groupe CQFD. Il loupe son
bac, mais entre dans une école de commerce : “
Jusqu’au bout… Ça m’a aidé
à comprendre le fonctionnement de la société
capitaliste… ”.
Envie d’air frais : en 1986, Fred part à Bruxelles.
Il y joue de la musique expérimentale et y rencontre
le Berlinois Kiddy Citny et son groupe, Sprung aus den Wolken
(SadW ; en français : “ surgi des nuages ”…)
: “ Ça y est : j’étais dans mon
milieu… ”. Berlin, d’avant et d’après
la chute du Mur, l’accueille jusqu’en 1991.
Bassiste des SadW, Alpi fait partie intégrante de
la scène punk et “ industrielle ”, aux
côtés d’Alexander Hacke, des Einstürzende
Neubauten, et de centaines d’autres : “ Là-bas,
tout le monde se donne des coups de main. Il n’y a
pas de chapelles. D’où une musique très
peu formatée, au contraire de la France, où
le cloisonnement est terrible. ” Un morceau de SadW
sera pris par Wim Wenders pour ses Ailes du Désir…
Résultat étonnant : Alpi connaît mieux
les arcanes de la scène berlinoise que celle de frères
d’armes français aussi évidents que
Bérurier Noir… Mais il connaît et apprécie
Theo Hakola et Orchestre Rouge (ce qui s’entend parfois),
rêve d’une carrière à la Thiéfaine
(“ le mec qui fait son truc, qui est autonome et qui
est là vingt ans après ”) et aime Clash,
Starshooter, François Béranger, Brel, Ferré
et Brassens… “ Dès 12 ans, avoue-t-il,
j’ai été pris d’une grande passion
pour Brassens : des gros mots et des choses qui me faisaient
réfléchir… ”.
C’est à Berlin qu’Alpi redécouvre
le plaisir de la langue française, “ en récitant
des poèmes en français aux terrasses des cafés
”. D’où, peut-être, son retour
à Paris : jusqu’en 1995, il chante, dans le
métro, Brassens, Brel, Vian, Gainsbourg et Dutronc
: “ J’adorais le public du métro. Ça
m’a excité de chanter des textes qui tiennent
debout. J’ai eu envie de m’y mettre… ”.
Grand écart ? “ Je ne vois pas de rupture avec
le punk industriel : la musique est avant tout un plaisir
physique, une jouissance immédiate. ”
À partir de 1998, Alpi, ses textes et ses musiques
rencontrent, dans la tribu libertaire, Jap, bassiste, et
Julien Terzics, batteur. Deux disques lyriques, électriques
et énervés, naissent en 2000 et 2003…
Mais la musique ne nourrit pas encore son homme. Pour vivre,
Fred est aujourd’hui (mais oui !) professeur de kung
fu… “ L’histoire des arts martiaux est
marrante. Elle ressemble un peu à celle du rock’n’roll,
avec des embranchements multiples et des gens persuadés
d’avoir la meilleure pratique… ” Il rit
: que la force soit avec lui !
|