Chroniques Radios lettre d'actualité
Chroniques - Radios - La lettre d'actualité
Chorus


FRED ALPI
Les chiens mangent les chiens
(Nidstång – Fairplay/SED – 2003)
Durée 53'11 - 13 Titres )

Un lien existe entre Brassens, le kung fu, le rock industriel berlinois et Joe Hill. Lequel ? Fred Alpi… Cet ex-punk amiénois est né un 8 juillet 1962 à Järvsö, à 300 km au nord de Stockholm, “ pas très loin de l’endroit où est né Joe Hill ”, leader syndical assassiné aux USA et célébré par Joan Baez… Européen, Fred Alpi l’est avant même de naître : son arrière grand-père est italien, d’où le patronyme, et son père tombe amoureux d’une étudiante suédoise fan de littérature française… Il est toujours surprenant d’entendre un artiste assurément français déclarer tout de go : “ Au fond de moi, je suis suédois dans ma façon de raisonner : distance par rapport aux choses, vigilance sur la place des femmes (la Suède est l’endroit sur terre où elles sont les plus libres…). Et puis, une rigueur morale qui peut me faire passer pour psychorigide… ” Il rit et reprend : “ J’ai cette richesse mais, surtout, sans penser que la culture européenne est supérieure à d’autres… ”.
Car, fondamentalement, c’est libertaire qu’est Fred Alpi. Déclaré et revendiqué : “ J’ai rencontré la contestation politique à Amiens, grâce à un copain qui est ensuite devenu mon mentor musical. Il est anar, fils de communistes… ”. Fred Alpi vit à Amiens de 5 à 24 ans avec ses cinq frères et sœurs : “ C’est ma ville, là où j’ai commencé tout ce qu’il y a d’important : la musique, le kung fu, la politique… C’est une ville sinistrée. Une ville de chômage et de mixité sociale… C’est aussi une ville stalinienne, fief de Maxime Gremetz… ” Fred Alpi y donne son premier concert, comme bassiste, à 15 ans, le 6 avril 1978, avec le groupe CQFD. Il loupe son bac, mais entre dans une école de commerce : “ Jusqu’au bout… Ça m’a aidé à comprendre le fonctionnement de la société capitaliste… ”.
Envie d’air frais : en 1986, Fred part à Bruxelles. Il y joue de la musique expérimentale et y rencontre le Berlinois Kiddy Citny et son groupe, Sprung aus den Wolken (SadW ; en français : “ surgi des nuages ”…) : “ Ça y est : j’étais dans mon milieu… ”. Berlin, d’avant et d’après la chute du Mur, l’accueille jusqu’en 1991. Bassiste des SadW, Alpi fait partie intégrante de la scène punk et “ industrielle ”, aux côtés d’Alexander Hacke, des Einstürzende Neubauten, et de centaines d’autres : “ Là-bas, tout le monde se donne des coups de main. Il n’y a pas de chapelles. D’où une musique très peu formatée, au contraire de la France, où le cloisonnement est terrible. ” Un morceau de SadW sera pris par Wim Wenders pour ses Ailes du Désir…
Résultat étonnant : Alpi connaît mieux les arcanes de la scène berlinoise que celle de frères d’armes français aussi évidents que Bérurier Noir… Mais il connaît et apprécie Theo Hakola et Orchestre Rouge (ce qui s’entend parfois), rêve d’une carrière à la Thiéfaine (“ le mec qui fait son truc, qui est autonome et qui est là vingt ans après ”) et aime Clash, Starshooter, François Béranger, Brel, Ferré et Brassens… “ Dès 12 ans, avoue-t-il, j’ai été pris d’une grande passion pour Brassens : des gros mots et des choses qui me faisaient réfléchir… ”.
C’est à Berlin qu’Alpi redécouvre le plaisir de la langue française, “ en récitant des poèmes en français aux terrasses des cafés ”. D’où, peut-être, son retour à Paris : jusqu’en 1995, il chante, dans le métro, Brassens, Brel, Vian, Gainsbourg et Dutronc : “ J’adorais le public du métro. Ça m’a excité de chanter des textes qui tiennent debout. J’ai eu envie de m’y mettre… ”. Grand écart ? “ Je ne vois pas de rupture avec le punk industriel : la musique est avant tout un plaisir physique, une jouissance immédiate. ”
À partir de 1998, Alpi, ses textes et ses musiques rencontrent, dans la tribu libertaire, Jap, bassiste, et Julien Terzics, batteur. Deux disques lyriques, électriques et énervés, naissent en 2000 et 2003… Mais la musique ne nourrit pas encore son homme. Pour vivre, Fred est aujourd’hui (mais oui !) professeur de kung fu… “ L’histoire des arts martiaux est marrante. Elle ressemble un peu à celle du rock’n’roll, avec des embranchements multiples et des gens persuadés d’avoir la meilleure pratique… ” Il rit : que la force soit avec lui !

 
Jean-Claude Demari   Juillet 2003
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