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CREUSE-CITRON
mai 2007
CREUSE-CITRON N°12 - AVRIL-JUILLET 2007
Fred Alpi, chanteur libertaire : une colère pleine d’amour.
Peux-tu te présenter à nos lecteurs creusois ?
Je suis né en Suède en 1962, j’ai passé mon enfance
et mon adolescence dans le nord de la France, à Amiens.
J’ai commencé à faire du punk rock à treize, quatorze ans,
vers vingt-cinq ans, je me suis installé en Belgique pour
faire de la musique, puis à Berlin, je suis revenu à Paris
depuis 1990. C’est toujours la musique qui m’a fait voyager
d’un pays à un autre, maintenant je suis en France depuis
longtemps car j’avais décidé, quand j’étais à Berlin, d’écrire
mes propres chansons en français, que je maîtrisais mieux
que l’anglais ou l’allemand. J’aime les beaux textes,
j’aime lire, j’aime la chanson française classique que j’ai
chantée dans le métro à Paris pendant plusieurs années :
Ferré, Brassens, Vian, Brel, Gainsbourg, Dutronc, Prévert.
J’avais envie de m’inscrire dans une tradition de textes qui
tiennent bien la route et dans une tradition musicale qui
n’est pas celle de la chanson française parce que je viens
du punk rock, du rock au sens large et du blues. Voilà pour
situer un petit peu le contexte général. Il y a quelque chose
aussi d’important, c’est que ma musique a toujours été
accompagnée d’une conscience politique, qui a commencé
par le punk rock à l’adolescence, une conscience de la liberté
et donc de l’anarchie, d’abord d’une façon spontanée puis à
travers mes lectures, mes engagements divers, ma façon
de fonctionner avec les réseaux indépendants, les labels
indépendants. Voir comment un fonctionnement libertaire
pouvait être mis en place autour de la musique puis après
finalement au niveau de la société. C’est un peu la musique
qui m’a amené à avoir une réflexion philosophique et politique
sur l’anarchie.
Tu viens de sortir un album « Se reposer ou être libre »,
c’est ton premier ?
Non, c’est le troisième album que je sors sous mon propre
nom comme chanteur : le premier en 2000 s’appelle
« Ici et maintenant », le deuxième en 2003 s’appelle
« Les chiens mangent les chiens ». « Se reposer ou être libre »
est le premier album que je fais en duo acoustique avec juste
deux guitares et une voix. Gilles Fegeant vient du blues,
je l’ai rencontré il y a deux ans et il m’accompagne à la guitare.
Les albums précédents étaient faits en trio, guitare – basse –
batterie, avec des musiciens avec lesquels je joue toujours.
En fait je suis arrivé à cette formule de deux guitares quand
je me suis rendu compte que la forme acoustique convenait
mieux à ma façon d’écrire et de chanter, alors que jusqu’à
présent j’avais tendance à électrifier car c’est ma culture
musicale d’origine. Il manquait un peu de mélodie dans les
premiers albums, j’arrivais à jouer de la guitare rythmique
pour m’accompagner mais je ne pouvais pas jouer la
mélodie en même temps. Je me suis mis en quête d’un
guitariste qui puisse apporter une guitare beaucoup plus
mélodique, et c’est comme ça que j’ai rencontré Gilles.
Peut-on revenir sur les textes de cet album ? On connaît
ton engagement politique du côté de l’anarcho-syndicalisme
et de l’anarchisme et c’est un peu étrange dans un des
premiers textes « Les ronces artificielles » d’entendre affirmer
que les « mythologies politiques, religieuses ou
économiques assassinent ton quotidien ».
C’est pas contradictoire avec un engagement politique ?
Pour moi la pensée anarchiste et libertaire est délivrée de
toutes les mythologies du grand soir, « il faut en chier
maintenant et demain vous verrez ça ira. Ce sont les
lendemains qui chantent. Il faut passer par une dictature
pour instaurer une société telle qu’on la veut ».
Dans la pensée anarchiste, les fins et les moyens se
confondent, il n’y a pas de mythologie, il y a des actes.
La liberté, l’égalité, la solidarité, c’est une méthode et
une fin en même temps, alors que dans beaucoup de
pensées politiques on dit « la fin justifie les moyens, aujourd’hui
on fait des choses qui ne nous conviennent pas mais vous
verrez plus tard ça sera bien », le capitalisme, le communisme
autoritaire, les religions fonctionnent de la même façon,
certaines philosophies aussi : renonciation à la vie ici et
maintenant pour un espèce de futur improbable, « les sacrifices
d’aujourd’hui sont les emplois de demain », toujours des mensonges
pour faire tenir les gens calmes maintenant face à la main invisible
du marché ou de dieu..
Quelle est la jonction entre tes idées politiques et la musique ?
Je fais de la musique aussi pour faire passer mes idées.
La musique c’est ce qui m’a appris très concrètement à
mettre mes pensées et mes actes en coordination.
J’avais envie de chanter la liberté mais aussi de vivre libre.
Il ne fallait pas que ce soit abstrait. Cette liberté, je l’ai rencontrée
grâce au punk-rock où il fallait s’organiser avec les labels et des
réseaux indépendants de l’industrie et qui permettaient de vivre
sa pensée au quotidien. C’est la musique qui m’a amené à
avoir une démarche libertaire anarchiste que j’essaye de
faire partager au plus grand nombre pour qu’elle soit mise en
pratique dans tous les aspects de la vie quotidienne, que ce
soit la vie de couple, la vie en groupe, en société, il n’y a pas
de limites pour vivre avec ces principes de liberté, d’égalité,
de solidarité.
Il y a une chanson intitulée « Jean-François B,
social-démocrate », ça a un rapport avec les élections ?
Non, cette chanson est la reprise acoustique d’une chanson
qui figurait déjà sur l’album précédent. En fait elle raconte
l’histoire de ces gens, et plus particulièrement les socialistes,
qui tout au long de l’histoire de leur parti ont finalement fait le
lit du capitalisme, voire du fascisme, en professant des idées
de renonciation, de pragmatisme, de réalisme. Le discours
qui prévaut aujourd’hui chez les socialistes voit le capitalisme
et le marché comme l’horizon indépassable de la société :
renonciation concrète aux idéaux qui sont revendiqués dans
leur théorie. Et ce n’est pas un hasard si c’est
sous les gouvernements socialistes que la bourse fonctionne
le mieux, que les lois sociales sont le plus cassées, parce
que les structures syndicales qui sont inféodées aux partis
ne sont plus du tout combatives. C’est encore plus pernicieux
qu’un gouvernement de droite. Ils vont plus loin encore que les
capitalistes car ils ont des complexes par rapport à l’économie.
Les gens qui croient à ça sont peut-être de bonne fois, comme
les militants communistes qui défendaient Staline, ils croient
faire le bien alors que c’est le contraire, ils pensent ne pas
être égoïstes alors qu’il le sont encore plus.
Dans une autre chanson, tu revendiques ta « part de violence »,
ce n’est pas très politiquement correct aujourd’hui.
Oui. Il y a deux choses qui font peur à l’être humain c’est la liberté
et le bonheur. Ce qu’on voit dans l’histoire c’est que tous les
progrès sociaux, quels qu’ils soient, ont toujours été le résultat
d’un rapport de force. Quand je parle de violence, je ne parle pas
d’aller casser la gueule à n’importe qui, ça ne sert à rien,
c’est du défoulement contre-productif. Faire grève, monter
des mouvements sociaux c’est une violence en réaction à
celle du système. Le système est violent, mais ne se présente
pas comme tel. Oui je revendique la violence de la lutte, de la grève
générale particulièrement, il ne faut pas s’imaginer qu’une société
va changer juste en s’asseyant par terre en disant « ce que vous
faites c’est mal ». Quand il y a une grève générale, il faut assumer,
faire des piquets de grève, se trouver confronté à la police, à des
milices patronales. C’est une autodéfense. Je ne prône pas la
violence pour la violence, la violence comme fin en soi,
c’est autodestructeur. Mais la violence c’est malheureusement
un moyen qu’on est contraint d’utiliser pour ne pas se faire massacrer.
Tierce personne : est-ce que vous pensez que le
libéralisme met en danger la démocratie ?
On voit bien actuellement que, contrairement à ce qui a été
prétendu pendant des décennies, le capitalisme n’a pas besoin de
démocratie : on voit ça en Chine où le capitalisme s’accommode
très bien du communisme le plus dictatorial, on voit bien ça en Russie.
Ce n’est pas nouveau, les expériences de l’ultra libéralisme ont
commencé en 1973 au Chili : c’est là que les Chicago boys ont
commencé à mettre en pratique leurs idées, justement dans une
dictature parce que c’est un pouvoir stable. Le capitalisme a besoin
d’un, pouvoir stable, il n’a pas besoin d’une démocratie qui par
nature pourrait être instable, il préfère des régimes autoritaires et forts.
La démocratie est à repenser dans le sens où l’économie n’est
qu’un outil alors qu’elle est présentée comme une fin en soi, comme
horizon indépassable et comme moyen de résoudre tous les
problèmes de société. Il faut repenser la démocratie comme
une organisation de la société qui va bien au-delà de l’économie.
La vie d’artiste, ce’est pas bien facile, surtout dans
les circuits indépendants. Je crois savoir que tu
n’arrives pas à vivre de ta musique et que tu n’es pas intermittent.
L’intermittence est un système qui se justifie sur un certain
nombre de points mais qui met les intermittents eux-mêmes
en situation de dépendance par rapport à des employeurs,
et qui favorise actuellement des très grosses
productions exploitant le système de façon éhontée et
détournant complètement la notion d’intermittence.
La notion d’intermittence, si elle était respectée dans son
esprit, serait plutôt un bon système puisque la réalité des
artistes ce n’est pas qu’ils travaillent en intermittence mais
qu’ils sont payés par intermittence, ils travaillent toute l’année
et de temps en temps arrivent à gagner un peu d’argent.
Mais beaucoup d’intermittents se sont laissé prendre par le
système un peu par facilité et ça les mis sous dépendance
un peu comme le système de subventions prôné par les socialistes
qui mettent un peu la culture sous tutelle. Moi je suis complètement
indépendant, c’est pas simple, mais je n’ai de comptes à rendre
à personne. C’est pas facile et je suis obligé de travailler à côté
pour manger. L’intermittence ne me convient pas, mais je
comprends qu’elle convienne à certains, notamment à tous les
techniciens du spectacle qui n’ont pas ce souci de préserver
une certaine créativité. Certains artistes sont obligés de faire
de la soupe et ça tue leur créativité.
Est-ce qu’il y a quelque chose qui te tient à coeur et
que tu voudrais évoquer avant qu’on se quitte ?
Ce qui m’inquiète le plus actuellement c’est la remontée
du religieux dans sa forme la plus primitive, qui me semble
être le danger principal auquel on va être confrontés dans
les années à venir. Cette espèce de pensée primaire du
religieux est en train d’envahir tous les secteurs de la
société et c’est l’inverse de ce qu’il faut pour préparer une
société démocratique. On est dans la croyance, on n’est pas
dans le savoir, on n’est pas dans la réflexion, on est dans l’instinct,
on est dans une espèce de pseudo nature, dans les instincts les
plus bas de l’être humain. On n’est pas dans l’élaboration d’une
pensée et d’un mode de vie, on est dans la tradition juste parce
que c’est la tradition, on est dans une espèce de culture identitaire
absurde. Personne ne choisit sa religion, 99% des gens ont la
religion de leurs parents, c’est l’inverse d’une démarche de liberté
de penser et d’agir.
