Chronique libertaire : La
défaite de la musique
Son nom était Joe Hill
Joel Emanuel Hägglund naquit en 1879 à Gävle,
une petite ville tranquille, en Suède, à 200 bornes
au nord de Stockholm. Sa mère s'appelait Katerina et son
père, cheminot dans la compagnie de trains locale, Olof.
Olof Hägglund mourut en 1887, sa femme en 1902. Joel Emmanuel
et son frère aîné Paul décidèrent
alors d'émigrer aux USA, comme beaucoup de Suédois à l'époque,
car la Suède était encore très pauvre. Ils
abordèrent à New York en 1902. C'est là que
Joel Emanuel Hägglund changea son nom en Joseph Hillström,
qui fut raccourci en Joe Hill. Cela n'avait rien d'étonnant à l'époque,
de nombreux émigrants décidaient en effet alors d'américaniser
leurs patronymes.
À
New York, son premier travail étant de nettoyer le sol dans
des bars, Joe décida assez vite de faire un grand voyage
vers l'Ouest. La première escale fut Chicago, où il
resta quelques mois. Mais il voulait aller en Californie. Comme
le voyage était cher, il lui fallut le faire en plusieurs étapes.
Il travailla comme bûcheron avec des suédois, des
Européens du nord et des Canadiens. La bouffe était
dégueulasse, la paie minable et les logements infestés
de vermine.
Parce qu'il commençait à convaincre ses camarades
de créer une section syndicale, il se fit virer illico par
le patron. Il continua alors sa route vers l'ouest, travailla dans
les champs de blé du Dakota, dans les ranchs à bestiaux
du Wyoming, dans les mines du Colorado, parmi les ouvriers du rail
au Nevada, et dans les plantations fruitières de Californie.
Il demeura trois ans à San Pedro, qu'il quittait pour travailler
sur les cargos de la ligne d'Honolulu.
En 1910, une section locale des IWW se créait à San
Pedro. Joe Hill y adhéra. C'est en 1905 que s'étaient
constitués les IWW. Les IWW - ce qui signifie Industrial
Workers of the World (Travailleurs Mondiaux de l'Industrie) - étaient
un mouvement radical de travailleurs anarcho-syndicalistes.
Ils prônaient l'action directe, sceptiques qu'ils étaient
face au parlementarisme et au réformisme.
Le syndicat dominant de l'époque, American Federation of
Labor (AFL - Fédération Américaine du Travail),
organisait l'éducation des travailleurs par le biais de
corporations cloisonnées.
Les IWW en revanche organisaient à la fois les travailleurs
les moins qualifiés et sous-payés, mais aussi ceux
qui l'étaient mieux.
De ce fait, on voulait organiser les travailleurs sans considération
de race, de langue, de croyance ou de passé. On travaillait à partir
des principes du syndicat de l'industrie. Les IWW ne devinrent
jamais un syndicat de masse, mais avait pourtant une influence
importante jusqu'à la première guerre mondiale, particulièrement
parmi les immigrants pauvres et sans défense.
Joe devint rapidement agitateur et organisateur parmi les IWW.
Et avant tout il fut le chanteur du mouvement. En 1909, les IWW
publièrent un livre de chansons "Chansons pour attiser
les flammes de la colère", qui fut surnommé le
petit livre des chansons rouges. Les adversaires l'appelaient "le
petit diable rouge"
On y trouvait des textes politiques pour l'agitation, qui détournaient
des mélodies connues, notamment des chansons de l'armée
du salut. Par exemple "Plus près de toi mon Dieu" devint "Plus
près de toi mon travail". Que les chansons aient pour
thème une grève particulière ou une portée
de propagande plus générale, elles devinrent les
hymnes des IWW, des "Wobblies" comme ils se qualifiaient.
Joe Hill devint rapidement le chanteur le plus populaire du mouvement.
Joe Hill écrivit ses premières chansons en 1910,
leurs titres étaient évocateurs "Travailleurs
du monde entier, réveillez-vous !", "La fille
rebelle" mais aussi "N'emmenez pas mon Papa loin de moi", "Le
prêcheur et l'esclave", "Il y a de la force dans
le syndicat", "Pourquoi devrais-je devenir soldat ?",
etc…
Juste avant son exécution, il écrivit cette phrase "Ne
vous lamentez pas, organisez-vous".
À
la fin de 1913, Joe partit pour l'Utah. Les IWW y avaient organisé avec
succès une grande grève, ce qui avait fait croître
le nombre de ses militants. La police essayait par tous les moyens
de réduire l'influence du syndicat, notamment en lançant
des fausses accusations contre ses membres les plus en vue. Dans
la nuit du 10 janvier 1914, deux hommes masqués pénétrèrent
chez J.G. Morrison, épicier de son état, qui avait
auparavant été le chef de la police. Lui et son fils
Darling, âgé de 17 ans, furent abattus, tandis qu'un
second fils, Merlin, 13 ans, parvenait à se cacher. Morrisson
parvint à faire feu contre ses assaillants, qui s'enfuirent
sans rien emporter.
Le 13 janvier, Joe Hill fut arrêté et accusé du
meurtre. Il était en effet blessé par balles. Il
expliqua qu'il avait été la victime d'un mari jaloux,
et qu'il ne voulait pas le dénoncer afin de ne pas porter
atteinte à l'honneur de sa femme. Bien qu'il n'y ait aucune
preuve de la culpabilité de Joe Hill dans le meurtre de
l'épicier, l'occasion était trop belle pour les notables
de Salt Lake City de condamner un activiste. C'est donc un jury
partial composé pour la circonstance qui après un
simulacre de procès condamna Joe Hill à mort. De
nombreuses pétitions de soutien affluèrent dans le
bureau du gouverneur de l'Utah, qui avait le pouvoir de décider
de la grâce de Joe Hill. Pendant sa détention Joe
continua à écrire des chansons. Une très grande
partie du mouvement ouvrier américain - et pas seulement
les IWW - se mobilisèrent pour sauver Joe Hill. Cette cause
dépassa même les frontières, une mobilisation
internationale vit le jour. Le président Wilson lui-même,
alors président des États-Unis, télégraphia
au gouverneur afin de lui demander d'organiser un procès équitable,
mais sans succès. Celui-ci avait décidé d'avoir
enfin la peau de Joe.
Le matin du 19 novembre 1915, on conduisit Joe Hill dans la cour
de la prison. On lui posa un bandeau sur les yeux, en l'asseyant
sur une chaise. On lui posa un cœur de papier blanc sur la
poitrine, afin de servir de cible au peloton d'exécution.
Dix secondes après la déflagration, un médecin
vint constater la mort de Joe Hill.
Comme Joe ne souhaitait pas être enterré dans l'Utah,
son corps fut transporté à Chicago. Son enterrement
rassembla plusieurs dizaines de milliers de personnes, le cortège
funèbre faisait plus de deux kilomètres de long.
Joe Hill avait décidé que son corps serait incinéré,
et que les cendres seraient envoyées à des camarades
du monde entier afin qu'ils les dispersent au vent "pour que
mes cendres puissent aider quelques fleurs à éclore
au printemps". Et c'est ainsi que des enveloppes furent envoyées
sur tous les continents et dans tous les états américains,
excepté l'Utah. Les IWW avaient un martyr, Joe Hill entra
dans la légende.
Dans sa dernière lettre, Joe Hill écrivit à ses
camarades "Ne vous lamentez pas, organisez-vous". |