Le Courrier Picard

Portrait Fred Alpi : le nouveau samouraï de la chanson. Chanteur solitaire, Fred Alpi poursuit son bonhomme de chemin ; oubliée l'école de cadres à Amiens, digéré l'apprentissage berlinois, il a mûri dans le métro, s'est pétri d'arts martiaux et nous invite à le suivre :

C'est l'histoire d'un type qui voulait ouvrir un magasin de motos. Pour ce faire, ses humanités terminées, Fred Alpi intègre l' E.S.C.A.E. (Ecole Supérieure de Commerce d'Amiens), en politique générale ; à l'époque (1986) crâne rasé, son karma exposé à tous les vents, Fred fait un peu peur à ses copains : et si finalement ses enseignants parvenaient à le décérébrer pour en faire un patron ? Notre ami revient de loin : il a échappé au bureau en lamé noir, aux secrétaires en jupettes et à l'ulcère bien mûr à 30 ans. Sa formation de businessman, il va la valider, non chez un fabricant de presse-purée, ou d'aliments pour chat mais dans la jungle de Berlin. Berlin avait encore son mur et Fred Alpi balançait ses poèmes dans les rades de Schöneberg ou Kreuzberg. Donc l' E.S.C.A.E. mène à tout, à condition de savoir en sortir: " J'y ai appris à m'organiser : dans le métier de la chanson c'est vital. En Allemagne les gens les plus extrémistes en musique, comme " Neubauten " sont aussi hyper organisés. Savoir lire un contrat, tenir une compta c'est essentiel pour rester libre dans la création, cela n'a rien de commercial, au contraire. C'était sans doute le grand défaut des groupes alternatifs Français des années 70, un déficit d'organisation. "

"Nous n'étions pas des stars "

Donc Fred saute de son nuage pour faire de la Zique à Berlin. Guitariste de " Srung aus den Wolken " les bien nommés . . . formation mythique célébrée un peu partout en Europe, sans avoir jamais vraiment accédé au Panthéon comme " Einstürzende Neubauten " sa grande soeur. Le groupe a pourtant participé à la bande originale du film " Les Ailes du Désir ", de Wim Wenders. Les fans connaissent pourtant tout de ce parcours étrange entre les ovations aux Transmusicales de Rennes, jusqu'à la surchauffe de l'Elysée Montmartre en passant par " La Lune des Pirates " à Amiens. " Nous avons fait aussi une tournée dans le Sud de l'Europe en 89. On était sur le cul, en Espagne au Portugal, les spectateurs connaissaient tous nos textes ". De CQFD son petit groupe Amiénois à " Sprung " trio mythique, le chemin se fera tout simplement : "j'avais rencontré Kiddy, le chanteur, dans un festival à Reims en 86. J'ai rejoint le groupe lors d'une tournée au Danemark durant l'été 87. Je pose mon sac à Berlin à la fin de l'année. Mais il faut survivre et j'enchaîne 50 000 petits boulots. En fait, la groupe était reconnu, sans être vraiment connu : nous n'étions pas des stars. " Paradoxalement, notre ami parfaitement " teutonnisé " redécouvre le goût du Français à Berlin" je réécoute de la poésie, relis Baudelaire et quand j'avais vraiment trop la dalle j'allais réciter des poèmes dans les cafés. Prévert en Allemand, ça passe bien. J'ai eu affaire à des patrons intelligents, le plus souvent on me disait vas-y ! A Paris dans la même démarche tu te fais jeter à chaque fois. Bien sûr que je fondais de trouille au début. Mais cela m'a servi, tout d'un coup ma voix s'est libérée, «ça sortait du ventre, tout ton intérieur qui s'exprime. "

" Je suis descendu dans le métro "

Donc il n'a plus peur de se sortir les tripes : le Français il se le remet dans le ventre, logique qu'il tente ensuite de l'ajuster à sa plume. " Je me suis remis a écrire, des poèmes courts et des nouvelles. " Faut vous dire que l'animal pousse sa vie comme un samouraï, ou un bonze selon son formateur Richard Bertrand (Lire par ailleurs). Rien de fortuit chez ce type qui se forge parallèlement un mental sur le tatami. Il a beaucoup travaillé, beaucoup progressé mais il faut le forcer pour qu'il vous sorte sa ceinture noire de Kung Fu et ses diplômes récents d'enseignant d'art martiaux. Un tour par Bruxelles, un groupe dans un garage "(" le Secret ", Fred y chante enfin) tellement secret qu'on ne l'entendra jamais. Paris. enfin, en 90, le grand retour en France, il y est rejoint par ses créanciers (notamment les services financiers de sa " grande " école Amiénoise. l' E.S.C.A.E.) ; " C'est bien simple, fallait que j'aligne 9 000 Francs par mois, rien que pour mes dettes : j'ai du ressortir mon diplôme pour bosser. Traducteur rédacteur pour différentes boites de pub. Mais au bout d'un an cela m'a gonflé. Je suis descendu dans le métro. " Décidément personne n'en fera un Yuppy du Fred Alpi. "J'ai tourné pendant trois quart d'heure autour de la station des Halles. La plus proche de mon domicile. J'étais mort de trouille. Je suis descendu, dans le wagon direction Porte d'Orléans, avec Dutronc et Brassens à la bouche. Cela a bien marché. Mais faut pas tricher. Moi je débarquais hyper concentré dès le premier morceau, comme dans une urgence, tendu dans l'attention aux autres et dans l'intention leur donner du bonheur. Je me suis donc confronté à un public inattendu, des riches, des pauvres, des vieux, des jeunes et j'ai vu des gens heureux. Cela m'a permis de sortir de la connivence du public punk rock. Dans le métro c'est réglo comme rapport, si tu donnes on te donne tout de suite après. Je me faisais une moyenne de 8 000 F par mois. L'été je courais les terrasses en Suède en Allemagne, Munich. Berlin. Cette aventure m'a permis de sortir définitivement ma voix. " Effectivement, chanteur à texte, Fred possède aussi un timbre de voix qui donne de la consistance à ses chansons. Beaucoup de fraîcheur en scène, un allant incroyable. Cette " gigle " furieuse et gaie qui vous embarque forcément et on se dit qu'avec un instrument supplémentaire pour injecter un peu de douceur et de mélodie, Alpi pourrait faire très mal dans le panorama de la chanson Française. "C'est clair, j'ai beaucoup d'énergie en scène, une rage contenue mais pas de haine. Faut dire que je mène une vie de moine : je ne bois pas, je ne fume pas, deux heures de Kung Fu par jour, une au lever, l'autre le soir, physiquement je fais beaucoup plus de choses qu'il y a quinze ans ". Fred a abandonné le métro. Aujourd'hui il survit grâce à ses cours d'arts martiaux et à ses traductions pour Internet. Il monte aussi des sites pour différentes sociétés, sur le Web, tout en maintenant ses deux concerts par mois à Paris et en province. 19 ans qu'il chante. Dix neuf titres sur scène. Fred Alpi travaille aussi sur un album live qui prendrait le relais de son premier CD " Citoyen du monde " qui ne contient que six chansons.

" Je suis un homme libre " :

" Je suis un homme libre
Sur le bord d'un ravin
En fragile équilibre
Maître de mon destin
Je suis Citoyen du monde."

C'est par ce refrain que Fred Alpi débute son récital. Entrée en scène musclée, très rock finalement, seul dans l'arène à la façon d'un Springsteen carburant au White Spirit. D'autres couleurs seront injectées, douces aquarelles venues du Nord ; Fred n'oublie pas sa petite enfance suédoise, les lacs et l' " Heure Bleue " qu'il guette encore chaque été. La vision du motard servira à nourrir d'autres romances, plus coulées, nouées dans la réalité. Puis il nous balance " La peste " sans vomir ; une chanson consacrée à Toulon, " cette ville qui a tellement honte qu'elle vit sous un faux nom. " Chanteur réaliste ? Pas vraiment, naturaliste, non plus. Surtout que cette épithète fait bondir notre ami: " Y en a marre de ces petits bourgeois qui se déguisent en prolos des années 40 pour chanter Fréhel ou Damia. Ils se collent des rouflaquettes, Parigots têtes de veau, marre de cette frime, marre de ce repli sur soi, repli identitaire qui pue le franchouillard. " Fred Alpi ne renie rien de sa vie, et s'il continue son parcours soin, il garde cependant une belle ouverture au monde. " Je ne suis pas un grand compositeur, je sais juste m'accompagner à la guitare. C'est sûr, mon parcours vient du rock, mais je n'ai pas envie d'aller dans la direction du rock français. Sans doute me faudrait-il d'autres atmosphères... je revendique mon expérience Berlinoise. Des sons industriels, bruitistes, je cherche des couleurs à la Nick Cave, ce pourrait être mon chemin ".

Retour à Amiens

Fred Alpi s'est produit récemment à Amiens au Wazoo dans le cadre de la semaine " ¹popique " organisée par Pascal et Anne. Pas évident de se livrer devant ses anciens potes. Il l'a fait. Et bien, carré comme à son habitude. Bébert Deffais, son mentor musical l'a trouvé bon, mais un peu " rageur " en scène ; " c'est pas sa vraie nature, il est très gentil Fred, en fait. " Bébert, Jean-Luc Mallet, tous les " affreux " de " Banlieue Nord " les rivaux des années 80, quand Fred sévissait dans " C.Q.F.D. ", Nini Grain de feu F4 Coulé, ils étaient tous là pour retrouver le petit frère qui est le seul aujourd'hui à se coltiner la scène. Richard Bertrand n'avait, malheureusement pas pu se libérer ; toujours aussi discret, le maître d'armes de Fred Alpi. " Je le connais depuis l'âge de 14 ou 15 ans. Son parcours en Kung Fu ne m'étonne pas ; Fred a besoin de vivre avec une discipline. Il vit comme un bonze. Mais c'est vrai que des types que j'ai connus à cette époque, il n'en reste plus guère " Fidèle, le môme Alpi a gardé de vrais potes à Amiens, il y retrouve aussi sa famille. Son père, quatre frères et une soeur, lui, l'aîné d'une fratrie dont la mère vit en Suède.


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Sylestre NAOUR

26 novembre 1998