DE VIRILISMO
J'ai depuis quelque temps entendu formuler des accusations de virilisme à l'encontre de groupes de la scène skin et punk, comme par exemple la Brigada Flores Magon, à cause des comportements et des attitudes de ses membres sur scène. Comme j'ai le plaisir de faire désormais partie de ce groupe, j'ai souhaité approfondir le sujet afin de mieux comprendre ce qui nous était reproché, à défaut de savoir par qui, ce qui ne serait sans doute pas inintéressant sur le plan psychologique.
Je me suis d'abord plongé à la recherche de la définition exacte du virilisme, mais le dictionnaire ne m'a pas semblé être une bonne piste. En effet, à la rubrique virilisme, on trouve :
virilisme n. masc. Prédominance, chez la fillette ou chez la femme, de caractères sexuels secondaires de type masculin (pilosité, voix grave).
Je ne pense pas que c'est ce qui nous soit reproché.
Si l'on va vers la racine du mot, on comprend déjà un peu mieux me semble-t-il :
« viril, ile adj.
1. Propre à l'homme (en tant que mâle). Force virile. Membre viril : pénis. »
Je ne sais pas si ma force est exceptionnelle, mais elle est en tout état de cause virile puisque c'est celle que j'ai eue par naissance, « en tant que mâle ». Elle est surtout un mélange de bagage génétique et de la force que je tâche de générer au quotidien par mes activités intellectuelles et physiques. En ce qui concerne le pénis, oui je le confesse, j'en ai un. Je ne l'ai pas choisi, je ne peux donc pas dire que j'en sois fier, mais du coup je n'en ai pas honte non plus. Il est assez pratique et me procure (pour l'instant en tout cas) pas mal de satisfaction.
« 2. Qui a les qualités traditionnellement considérées comme masculines (force, énergie, courage, etc.). Il cherche à paraître viril. Par ext. Un sport viril, réservé aux personnes viriles. Se dit d'une femme qui a les caractères d'un homme. Une matrone robuste et virile. Spéc. Se dit d'un homme plein de vigueur sexuelle. »
Alors là, je laisse aux autres le soin de juger de mes possibles qualités viriles, on n'est jamais le mieux placé pour faire ça soi-même. En ce qui concerne les « qualités traditionnellement considérées comme masculines (force, énergie, courage)» , mon expérience me rappelle que c'est plus souvent chez les femmes que je les ai rencontrées que chez les hommes, comme quoi, une fois de plus, il y a un décalage entre tradition et réalité.
Mais on approche de notre sujet, à savoir que ce qui nous est reproché est sans doute une attitude interprétée comme l'expression d'une virilité revendiquée.
Par des propos machistes ? Par des gestes ou des mots déplacés à l'encontre de la gent féminine ? Masculine ? Un comportement de brutes avant, pendant ou après le concert ? Une arrogance envers le public ? Que nenni ! A chaque fois, le débat se porte tout simplement sur le fait que nous retirions nos ticheurtes sur scène ! Oui, vous avez bien lu, au 21 ème siècle, des individu(e)s, dont certain(e)s se réclament sans doute de la pensée libertaire, considèrent comme une agression sexiste le fait de se mettre torse nu sur scène pendant un concert de punk-rock. Il est pour le moins paradoxal d'entendre dans la bouche d'une partie du public de ce type de concerts des propos dont le fond et la forme sont l'expression la plus classique de la morale bourgeoise, pétrie de frustration et de culpabilité judéo-chrétienne, enracinée dans la fascination-répulsion vis-à-vis de tout ce qui touche au corps en général et à la sexualité en particulier. En quelque sorte, ces personnes considèrent que l'exhibition d'un corps d'homme partiellement dénudé est l'affirmation symbolique de la supériorité masculine.
En clair, ce qu'on nous reproche, c'est d'être des sales machos.
Le fait pour un musicien de se mettre torse nu sur scène est-il une odieuse agression machiste ?
Quand on joue dans un groupe de punk-rock, ou de musique dynamique et rythmée en règle générale, plusieurs phénomènes se produisent simultanément :
la température sur scène est souvent plus élevée que dans la salle, notamment à cause des éclairages.
tout le corps participe à la musique, qui ne se joue pas qu'avec les doigts, certain(e)s appellent même cela « danser »
Quand on est content de jouer, on bouge plus encore que d'habitude.
Ces éléments combinés occasionnent une dépense énergétique importante qui se manifeste par une montée de la température interne du corps que celui-ci, afin de se réguler, compense par le processus de transpiration (ou sudation). Cette évacuation de liquide par l'organisme a pour effet de rendre le corps et les vêtements moites, voire carrément trempés en cas d'excès (on appelle ça aussi « une très bonne ambiance »). Ce phénomène de transpiration s'observe d'ailleurs dans de nombreuses activités physiques, comme le plaisir pris avec son corps, que ce soit seul ou à plusieurs, en faisant une balade à vélo par exemple. Ou encore lorsque des ouvriers font du travail manuel. Cette propension à la transpiration chez les ouvriers leur a d'ailleurs souvent valu le sobriquet de « pue la sueur » de la part des lecteurs des Inrockuptibles de tous les temps. Mais peut-être que nos amis n'ont jamais expérimenté les activités pré-citées, et qu'ils en ignorent les effets sur l'organisme. Cela ne signifie d'ailleurs pas que ces néo-puritains soient des intellectuels pour autant, car l'effort de concentration peut également générer la sudation. Parlant d'intellectuel, je vous propose maintenant d'élever le débat et de l'amener au point de savoir quelle place occupe le corps dans le monde où nous vivons et dans la pensée libertaire.
Le corps en sueur : un corps sale ?
Considérer que laisser voir son corps, en mouvement et en sueur de surcroît, relève de la pose sexiste traduit, en fait, la vision occidentale traditionnelle que nous devons à la pensée platonicienne, à qui le christianisme doit tant : le corps et l'esprit seraient deux entités distinctes. Cette vision de l'être humain qui conditionne encore aujourd'hui les rapports que les occidentaux entretiennent en général avec leur corps, repose sur le dogme de la primauté de l'esprit sur la matière. Ce qui implique un mépris - voire une haine - pour les oeuvres de la chair, et plus particulièrement pour le plaisir et la jouissance. Or, s'il est une activité qui procure ces sensations, c'est bien celle de jouer de la musique sur scène. Tous les sens, ainsi que la pensée, y sont sollicités. Peu d'activités humaines peuvent prétendre à une telle richesse. Le spectacle du plaisir ainsi procuré à l'individu dans son entier, que ce soit par la musique, la danse ou le théâtre, a toujours été condamné par les religions occidentales, pour qui la joie ne saurait être tolérée au cours de la vie terrestre. La vision d'un corps partiellement dénudé ne peut à mon sens causer de gêne qu'à des personnes ayant elles-mêmes une très mauvaise relation à leur propre corps. C'est donc le refoulement qui s'exprime dans ces propos le plus souvent. Lors d'un concert de punk-rock, on ne peut pas dire qu'on soit confronté à une évocation pornographique du corps, même si la vision des musicien(ne)s sur scène peut être source de sensualité. L'éducation et la satisfaction des sens, ici et maintenant, c'est-à-dire l'amour de la vie terrestre, est bien, me semble-t-il, une des raisons de lutter des libertaires. Elle s'oppose à toutes les idéologies et croyances messianiques, politiques ou religieuses qui professent qu'il faut souffrir aujourd'hui pour un hypothétique bonheur à venir, après la mort le plus souvent. Les libertaires sont plus proches philosophiquement des courants de pensée hédonistes ou taoïstes : ils considèrent que leur corps leur appartient, qu'ils en ont à la fois la responsabilité et la jouissance, et que le but de la vie est le bonheur terrestre. Et le plaisir ne se limite pas à l'absence de souffrance.
Le culte de la virilité : de la haine de soi à l'idolâtrie du corps idéalisé
Quand on évoque le culte de la virilité, si c'est cette acception qu'il faut comprendre du « virilisme » dont il est question ici, on pense immédiatement aux images utilisées par la propagande des régimes totalitaires, que ce soient les nazis avec les sculptures d'Arno Brecker ou les films de Leni Riefenstahl, ou le « réalisme socialiste » soviétique ou maoïste, mettant toujours en avant un corps en situation de sacrifice, que ce soit au travail ou à la patrie. Le culte capitaliste du corps prendrait plutôt la forme de la pornographie qui le réduit à la fonction d'objet de consommation sexuelle, et de quintessence du paraître, sans souci de l'être. Toutes ces idéologies reposent sur le même principe : l'individu doit s'effacer au service du groupe, et il doit se résigner à sa médiocre condition en étant sans cesse confronté à des modèles inaccessibles. Or, c'est tout l'opposé qui se passe sur une scène quand un groupe de punk-rock y joue et que certains de ses membres se mettent torse-nu. C'est au contraire des corps libres qu'on y voit, que ceux-ci soient maigres, gras ou musclés selon les constitutions et les habitudes de vie des uns et des autres. Y voir autre chose que l'expression spontanée du plaisir physique de jouer de la musique engageant le corps relève au mieux de la mauvaise foi ou de la jalousie, au pire de frustrations renvoyant leurs auteur(e)s à la triste relation qu'ils (ou elles) entretiennent avec leur corps. Qu'ils (ou elles) se rassurent, cette relation peut presque toujours s'améliorer avec le temps, car le corps est une source infinie de découverte, de plaisir et de connaissance de soi. Il suffit pour cela de lui consacrer le temps et l'attention nécessaires à son éducation et à sa préservation, sans confondre l'effort indispensable que cela demande avec la souffrance subie par le corps exploité et soumis. Mon corps m'appartient.
Se reposer ou être libre : subir ou choisir.
Parce que le respect des autres commence par le respect de soi-même, les libertaires ne devraient pas pouvoir faire l'économie d'une éducation de leur corps alors qu'ils prétendent faire celle de leur esprit. Par la rupture avec des siècles de dualisme méprisant ou glorifiant le corps - et qui refuse finalement de le considérer comme autre chose qu'une mécanique charnelle - la pensée libertaire permet de sortir des visions manichéennes du type « le corps c'est sale », ou « culturiste boursouflé ». Choisir la relation qu'on entretient avec son corps plutôt que subir celle-ci n'est que l'expression de la cohérence que l'individu construit entre sa pensée et ses actes, consciemment ou inconsciemment, tant avec lui-même qu'avec le monde extérieur. L'effort physique librement consenti est une des voies permettant de se connaître, de s'accepter et de s'assumer, et outre le plaisir qu'il procure à soi-même et autour de soi, il est un moyen de commencer à faire la révolution dans sa propre vie, expérience indispensable pour être honnête lorsqu'il s'agit de convaincre d'autres de la faire dans la leur. Le plaisir qui en découle, et qui s'affiche parfois en spectacle sur scène, que ce soit du punk-rock, de la danse Butôh ou n'importe quelle autre forme d'expression corporelle, est donc à comprendre comme un appel à partager un idéal de liberté du corps et de l'esprit, l'un étant en permanente interaction avec l'autre.
Pour conclure provisoirement, je demande qu'on nous juge - et encore, qui en a le droit ? - sur nos paroles et nos actes plutôt que sur l'apparence de nos corps, au-delà des muscles et des tatouages, cette autre façon de faire s'exprimer la chair et la peau.
Je vous propose de poursuivre ce débat sur le Red Forum, à l'adresse suivante, www.redforum.propagande.org , dans la rubrique sujets divers, où cet article sera en ligne.
Fred ALPI
Barricata n°12, printemps/été 2004