Fred Alpi
fond
fond
fond
à



Il pleut.
De cette putain de pluie verticale qui vous transperce le corps à coeur.
L'Eisenacher Strasse brille comme dans un polar de série B, tandis que la cloche de l'Apostel Paulus Kirche gémit un coup, comme toutes les nuits à cette heure-là.


Je boucle mon vélo, je contourne l'échafaudage qui masque la lèpre de la façade et j'arrive devant la porte de l'Ex'n'Pop. C'est là que je suis barman. Rien d'autre qu'un vague graffiti sur la devanture, même pas éclairée, n'indique qu'un bar se trouve là.
Je tire la porte.
La couverture militaire qui sert de sas m'empêche de voir l'intérieur, mais je sais déjà que c'est plein à craquer.
Je repousse la couverture du bras et aussitôt une bouffée de chaleur animale me saute au visage. Je distingue les visages des habitués à travers l'épaisse fumée qui emplit la pièce. Le tuyau d'aération n'assure qu'un rôle de figurant. Les enceintes vomissent une bouillie de sons qui vrille agréablement les oreilles, pendant que sur une vieille télé Divine exhibe ses rondeurs.
Harry, co-patron du lieu, est en dialogue très avancé avec une bouteille de scotch. Il ne fait aucun doute qu'il aura le dernier mot. C'est vrai que depuis sa dispute de la semaine dernière avec Evelyn, sa fiancée, il est d'humeur triste. Il lui a fait descendre trois étages sans ascenseur et sans escalier. Il a des remords, surtout que la veille du jour où elle est passée par la fenêtre, ils avaient fêté leur première année de vie commune. Evelyn a eu de la chance, elle s'en est sortie avec quelques fractures. Il me sourit, malgré tous ses malheurs, et me confie le bar. Il part en titubant terminer sa discussion dans la salle du fond.
Je l'aime bien Harry, tout le monde l'aime bien d'ailleurs et ça fait chier tout le monde ce qui est arrivé.
Je sirote des bières en servant des verres de tequila qui décollent vite, et reviennent aussi vite claquer sur le comptoir. L'ambiance est chaude, déjà. L'Ex'n'Pop n'ouvre qu'à 11 heures, le soir, et les clients sont en général déjà bien mûrs en arrivant. Ici pas de limite, pas d'interdit. Entre ces murs dont on dirait qu'ils ont survécu à un incendie, tout est possible. Un chevelu sans ’ge est en grande conversation avec le perroquet multicolore perché sur son épaule. Trois chiens se promènent, comme enveloppés dans un brouillard. Il se fume ici autant de joints que de cigarettes et les lignes de speed s'étirent sur le comptoir, très vite aspirées par des narines avides. Les adeptes de la shooteuse, plus discrets, se réunissent dans la pièce du fond, qui sert à l'occasion aux ébats amoureux fugaces.
Je vais pisser, abandonnant quelques instants le bar à son triste sort. C'est vrai que la clientèle ne respire pas la joie de vivre. Il y a de l'angoisse et du désespoir cachés derrière les éclats de rires. Vivre vite pour se suicider lentement. Dommage.
En entrant dans les chiottes je tombe sur Eva, agenouillée devant un type. Elle est en train de lui faire une pipe. Je sais qu'elle fait exprès de ne pas fermer la porte, espérant bien se faire surprendre. C'est sa règle du jeu. Il y a quelques jours, alors que nous étions seuls à l'heure de l'ouverture, elle est venue me trouver derrière le bar. Elle m'a dit qu'il fallait absolument quelle me suce, et tout de suite. Moi, toujours galant avec les dames, j'ai accepté. Normal. Elle voulait me pomper sur place, comptant sur l'arrivée inopinée d'un client. Qui n'a pas tardé à entrer. Au moment même où il prononçait le mot vodka, je déchargeai sur le visage d'Eva, à la surprise du nouveau venu qui ne s'aperçut qu'à ce moment de la présence de ma camarade de jeu. Il avait l'air très gêné et cela nous fit beaucoup rire, Eva et moi. Toutes ces images me reviennent en tête et je pisse en rigolant.
Quand je reviens au bar un type en engueule un autre parce qu'il a éternué sur la ligne de speed qu'il vient d'étaler sur le comptoir. Je leur sers une tequila, ce qui ramène la paix. Reconnaissant, le braillard veut me remercier en m'offrant une ligne. Je refuse poliment, cette merde c'est vraiment pas mon truc. Je me verse un scotch, ce que mon corps préfère. Un couple de jeunes snobs entrent, probablement en quête de sensations. Ils sont servis, à cet instant une gonzesse leur vomit sur les chaussures. Ils ont l'air piteux au milieu de l'éclat de rire général. Ils quittent précipitamment les lieux, préférant probablement retourner dans les bars à la mode des quartiers mieux fréquentés. Un peu de sciure sur le vomi, les allées et venues des oiseaux de nuits nettoieront le reste. Dans un coin de la salle, des hurlements s'élèvent. Un emmerdeur, complètement plein de bière et de haine, commence à engueuler tout le monde, en renversant les tables et les chaises. Je me dis qu'il ne va pas se passer beaucoup de temps avant que cette grande gueule se prenne une raclée. Certains s'approchent de lui, l'air mauvais. Je contourne le bar pour le calmer. Il s'énerve de plus en plus, il insulte la terre entière, pour des raisons pas vraiment claires. «a ne doit pas aller très fort en ce moment. J'essaie de le calmer, gentiment. «a peut arriver à tout le monde d'avoir un coup de blues, d'être saoûl et de raconter des conneries. Mais son problème, c'est lui, c'est pas nous. Alors il faut qu'il nous foute la paix. Mais lui, visiblement, il a envie de nous faire profiter de ses états d'’mes. Il s'imagine peut-être qu'on a une solution. Ras le bol de ces masos qui, dès qu'ils sont bourrés, viennent chier dans les bottes de leurs contemporains.
Mon lascar ne se calme pas, bien au contraire. Alors je lui envoie un coup de pied dans la gueule. Il s'effondre et se met à saigner très fort. Mais sur le visage c'est toujours impressionnant. Je le traîne dehors, le livrant à la fraîcheur bienfaisante de la nuit. Bien-sûr, il aura mal à la tête, demain. Mais j'espère qu'il me sera reconnaissant de lui avoir évité un séjour à l'hôpital.
Je suis, une fois de plus, trop gentil.
Tout le monde retourne à ses activités, ou inactivités. La musique stride toujours dans les haut-parleurs. Il est bientôt sept heures du mat, et comme nous sommes en semaine, le bar commence à se vider. Il n'y a que le week-end où l'on ferme vers 10 ou 11 heures. J'entame mon dernier whisky.
Je discute un moment avec une copine, au bar. Je lui promet de la rejoindre chez elle, dès que j'ai tout bouclé. Ses yeux brillent très fort. Mon pantalon est trop serré.
Les derniers clients s'en vont, le regard hagard. Harry dort dans la pièce du fond.
Je ne le réveille pas.
Je pousse la porte. Je me retrouve dans la rue.
Le soleil se lève.
Le bleu et l'orange se mêlent dans un ciel sans nuage.
Les arbres, déjà verts, respirent
Je savoure l'air frais qui entre dans mes poumons.
Je libère mon vélo de ses chaînes.
Je souris.
J'aime rouler à vélo au lever du jour,
à Berlin.

Dessin de Kiddy CITNY
© Fred ALPI 1990