Il
pleut.
De cette putain de pluie verticale qui vous transperce le corps à coeur.
L'Eisenacher Strasse brille comme dans un polar de série B, tandis
que la cloche de l'Apostel Paulus Kirche gémit un coup, comme
toutes les nuits à cette heure-là.
Je
boucle mon vélo, je contourne l'échafaudage qui
masque la lèpre de la façade et j'arrive devant
la porte de l'Ex'n'Pop. C'est là que je suis barman. Rien
d'autre qu'un vague graffiti sur la devanture, même pas éclairée,
n'indique qu'un bar se trouve là.
Je tire la porte.
La couverture militaire qui sert de sas m'empêche de voir l'intérieur,
mais je sais déjà que c'est plein à craquer.
Je repousse la couverture du bras et aussitôt une bouffée
de chaleur animale me saute au visage. Je distingue les visages des habitués à travers
l'épaisse fumée qui emplit la pièce. Le tuyau d'aération
n'assure qu'un rôle de figurant. Les enceintes vomissent une bouillie
de sons qui vrille agréablement les oreilles, pendant que sur
une vieille télé Divine exhibe ses rondeurs.
Harry, co-patron du lieu, est en dialogue très avancé avec
une bouteille de scotch. Il ne fait aucun doute qu'il aura le dernier
mot. C'est vrai que depuis sa dispute de la semaine dernière avec
Evelyn, sa fiancée, il est d'humeur triste. Il lui a fait descendre
trois étages sans ascenseur et sans escalier. Il a des remords,
surtout que la veille du jour où elle est passée par la
fenêtre, ils avaient fêté leur première année
de vie commune. Evelyn a eu de la chance, elle s'en est sortie avec quelques
fractures. Il me sourit, malgré tous ses malheurs, et me confie
le bar. Il part en titubant terminer sa discussion dans la salle du
fond.
Je l'aime bien Harry, tout le monde l'aime bien d'ailleurs et ça
fait chier tout le monde ce qui est arrivé.
Je sirote des bières en servant des verres de tequila qui décollent
vite, et reviennent aussi vite claquer sur le comptoir. L'ambiance est
chaude, déjà. L'Ex'n'Pop n'ouvre qu'à 11 heures,
le soir, et les clients sont en général déjà bien
mûrs en arrivant. Ici pas de limite, pas d'interdit. Entre ces
murs dont on dirait qu'ils ont survécu à un incendie, tout
est possible. Un chevelu sans ’ge est en grande conversation avec le
perroquet multicolore perché sur son épaule. Trois chiens
se promènent, comme enveloppés dans un brouillard. Il se
fume ici autant de joints que de cigarettes et les lignes de speed s'étirent
sur le comptoir, très vite aspirées par des narines avides.
Les adeptes de la shooteuse, plus discrets, se réunissent dans
la pièce du fond, qui sert à l'occasion aux ébats
amoureux fugaces.
Je vais pisser, abandonnant quelques instants le bar à son triste
sort. C'est vrai que la clientèle ne respire pas la joie de vivre.
Il y a de l'angoisse et du désespoir cachés derrière
les éclats de rires. Vivre vite pour se suicider lentement.
Dommage.
En entrant dans les chiottes je tombe sur Eva, agenouillée devant
un type. Elle est en train de lui faire une pipe. Je sais qu'elle fait
exprès de ne pas fermer la porte, espérant bien se faire
surprendre. C'est sa règle du jeu. Il y a quelques jours, alors
que nous étions seuls à l'heure de l'ouverture, elle est
venue me trouver derrière le bar. Elle m'a dit qu'il fallait absolument
quelle me suce, et tout de suite. Moi, toujours galant avec les dames,
j'ai accepté. Normal. Elle voulait me pomper sur place, comptant
sur l'arrivée inopinée d'un client. Qui n'a pas tardé à entrer.
Au moment même où il prononçait le mot vodka, je
déchargeai sur le visage d'Eva, à la surprise du nouveau
venu qui ne s'aperçut qu'à ce moment de la présence
de ma camarade de jeu. Il avait l'air très gêné et
cela nous fit beaucoup rire, Eva et moi. Toutes ces images me reviennent
en tête et je pisse en rigolant.
Quand je reviens au bar un type en engueule un autre parce qu'il a éternué sur
la ligne de speed qu'il vient d'étaler sur le comptoir. Je leur
sers une tequila, ce qui ramène la paix. Reconnaissant, le braillard
veut me remercier en m'offrant une ligne. Je refuse poliment, cette merde
c'est vraiment pas mon truc. Je me verse un scotch, ce que mon corps
préfère. Un couple de jeunes snobs entrent, probablement
en quête de sensations. Ils sont servis, à cet instant une
gonzesse leur vomit sur les chaussures. Ils ont l'air piteux au milieu
de l'éclat de rire général. Ils quittent précipitamment
les lieux, préférant probablement retourner dans les bars à la
mode des quartiers mieux fréquentés. Un peu de sciure sur
le vomi, les allées et venues des oiseaux de nuits nettoieront
le reste. Dans un coin de la salle, des hurlements s'élèvent.
Un emmerdeur, complètement plein de bière et de haine,
commence à engueuler tout le monde, en renversant les tables et
les chaises. Je me dis qu'il ne va pas se passer beaucoup de temps avant
que cette grande gueule se prenne une raclée. Certains s'approchent
de lui, l'air mauvais. Je contourne le bar pour le calmer. Il s'énerve
de plus en plus, il insulte la terre entière, pour des raisons
pas vraiment claires. «a ne doit pas aller très fort en ce moment.
J'essaie de le calmer, gentiment. «a peut arriver à tout le monde
d'avoir un coup de blues, d'être saoûl et de raconter des
conneries. Mais son problème, c'est lui, c'est pas nous. Alors
il faut qu'il nous foute la paix. Mais lui, visiblement, il a envie de
nous faire profiter de ses états d'’mes. Il s'imagine peut-être
qu'on a une solution. Ras le bol de ces masos qui, dès qu'ils
sont bourrés, viennent chier dans les bottes de leurs contemporains.
Mon lascar ne se calme pas, bien au contraire. Alors je lui envoie
un coup de pied dans la gueule. Il s'effondre et se met à saigner
très fort. Mais sur le visage c'est toujours impressionnant. Je
le traîne dehors, le livrant à la fraîcheur bienfaisante
de la nuit. Bien-sûr, il aura mal à la tête, demain.
Mais j'espère qu'il me sera reconnaissant de lui avoir évité un
séjour à l'hôpital.
Je suis, une fois de plus, trop gentil.
Tout le monde retourne à ses activités, ou inactivités.
La musique stride toujours dans les haut-parleurs. Il est bientôt
sept heures du mat, et comme nous sommes en semaine, le bar commence à se
vider. Il n'y a que le week-end où l'on ferme vers 10 ou 11
heures. J'entame mon dernier whisky.
Je discute un moment avec une copine, au bar. Je lui promet de la rejoindre
chez elle, dès que j'ai tout bouclé. Ses yeux brillent
très fort. Mon pantalon est trop serré.
Les derniers clients s'en vont, le regard hagard. Harry dort dans la
pièce du fond.
Je ne le réveille pas.
Je pousse la porte. Je me retrouve dans la rue.
Le soleil se lève.
Le bleu et l'orange se mêlent dans un ciel sans nuage.
Les arbres, déjà verts, respirent
Je savoure l'air frais qui entre dans mes poumons.
Je libère mon vélo de ses chaînes.
Je souris.
J'aime rouler à vélo au lever du jour,
à Berlin.
Dessin de
Kiddy CITNY
© Fred ALPI 1990